Extraits.
JORGE LUIS BORGES disait «...l'écriture est collaboration. Le lecteur exécute une partie du travail : il enrichit le livre .»
Voici quelques extraits tirés de L’art de poésie (retranscription de conférences prononcées par Borges à Harvard en 1967).
« Emerson, je crois, a écrit quelque part qu’une bibliothèque est une sorte de caverne magique remplie de morts. Ces morts peuvent renaître, peuvent revenir à la vie quand vous ouvrez leurs livres. (…)Qu’est-ce qu’un livre en lui-même ? C’est un objet physique dans un monde d’objets physiques. C’est une série de symboles sans vie. Si le bon lecteur se présente, les mots —ou plutôt la poésie qui est derrière les mots, car les mots eux-mêmes ne sont que des symboles — reprennent vie et nous assistons à une résurrection du verbe. »
« Quand j’écris, je ne pense pas au lecteur(…) et je ne pense pas non plus à moi-même(…), mais je pense à ce que j’essaie de communiquer et que je m’efforce de ne pas pervertir ou dénaturer. Dans ma jeunesse je croyais à l’expression(…). Je souhaitais exprimer toute réalité. Par exemple s’il s’agissait d’un coucher de soleil, je croyais qu’il me fallait chercher le mot exact pour l’exprimer, le mot ou plutôt la surprenante métaphore. Aujourd’hui j’en suis arrivé à ceci (cette conclusion peut sembler triste) : je ne crois plus en l’expression, je ne crois qu’en l’allusion. Après tout que sont les mots ? Les mots sont des symboles qui représentent des souvenirs que nous partageons avec les autres. Si j’emploie un mot, ce mot n’a de sens pour vous que si vous avez l’expérience de la réalité qu’il représente. Autrement il ne vous dira rien. On ne peut donc, je crois, que faire allusion, c’est-à-dire aider le lecteur à imaginer. »
« Quand j’écris (…), je m’efforce d’oublier complètement ma personne, d’oublier tout ce qui me concerne. (…)J’essaie seulement de communiquer mon rêve. Et si ce rêve a des contours flous (comme c’est souvent le cas), je ne cherche pas à l’embellir ou même à le comprendre. Il se pourrait que je ne m’en tire pas trop mal car chaque fois que je lis un article à mon sujet (…), les significations profondes que l’on découvre dans mes notules décousues me plongent dans une stupéfaction pleine de gratitude. Oui, de gratitude, car l’écriture est collaboration. Le lecteur exécute une partie du travail : il enrichit le livre. ».
JORGE LUIS BORGES, L’art de poésie [This Craft of Verse].
Traduit de l’anglais par André Zavriew. Texte établi et annoté par Calin-Andrei Mihailescu. Préface d'Hector Bianciotti. Collection Arcades, Gallimard. Parution en 2002.
