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Articles avec ecritures

L'homme au chapeau melon ou l'étrange rencontre

par L'écrivain masqué

publié dans Écritures , Peinture , René Magritte

« Pouvez-vous me dire précisément quand tout cela a commencé ?»

« Bien sûr. Je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant cela s’est produit il y a trois ans. Trois ans, quatre mois et six jours. Je venais d’être nommé directeur du marketing et je me rendais chez l’un de nos principaux clients pour la signature d’un contrat important. J’avais eu une semaine chargée et je comptais profiter de ces quelques heures d’avion pour récupérer et me reposer un peu.

J’avais pris des somnifères, une dose de cheval et pourtant impossible de fermer l’œil. Je me sentais à bout de nerfs. Il nous restait encore plus de quatre heures avant d’atterrir à Chicago. Je tentais de me concentrer sur le film qui passait, une comédie romantique sirupeuse à vomir, pour ne plus entendre mon voisin qui ronflait et le bruit des réacteurs. Le calme régnait dans l’avion, c’était comme si une espèce de chape de sommeil s’était abattue sur les voyageurs. Il y avait, vous savez, cette espèce d’atmosphère où le temps semble être suspendu ou tout est ralenti. Ma montre affichait quatorze heure, j’étais assis coté lucarne et pour la centième fois je regardais par le hublot l’aile énorme de l’avion, un Boeing 747, qui se déployait devant moi. Aucun nuage à l’horizon, le ciel était clair.

En bas, j’apercevais un petit bout de mer. Du bleu partout. Soudain il arriva. Je mis quelques instants avant de réaliser. De comprendre. Dehors, un homme marchait sur l’aile de l’avion ! Il avançait vers moi !

En costume noir, élégant, il portait un chapeau melon. Pas le moindre souffle de vent sur lui, pas un pli sur ses vêtements. Il s’assit face à moi, les pieds suspendus dans les airs, il observait le ciel. Je manquais de m’étouffer. Un son presque inaudible, atténué par la surprise sortit de ma bouche. Comme un râle, une inspiration ronflante, un « hhRRhh », le bruit que fait la glotte lorsqu’elle vibre très rapidement sous la poussée de l’air qui s’introduit brusquement dans la gorge. Tous les pores de ma peau réagirent violemment. En un seul mouvement, un éclair allant de la racine de mes cheveux en passant par l’échine et jusqu’aux moindres centimètres de ma peau, je sentis comme une multitude de petites aiguilles se planter dans mes pores, se dresser et tirer, tirer…

Le temps d’un nouveau « hhRRhh », mon cœur battait comme un tambour. L’homme tourna imperceptiblement la tête vers moi, je manquais de m’évanouir. Il y a, Monsieur croyez-moi, certains mouvements qui semblent durer une éternité et pourtant comme on voudrait que ces gestes s’éternisent encore pour ne jamais aboutir! C’est alors qu’il me regarda. Et vous me croirez ou non, même si je sais qu’il y a peu de chances que vous puissiez me croire, et bien à l’instant où son regard croisa le mien toutes mes peurs s’effacèrent. Je ne saurais vous dire Monsieur ce qu’il y avait dans son regard, je ne me souviens pas non plus de son visage, mais je sentis une paix infinie s’abattre sur moi.

L’homme me regarda et hocha la tête. Un salut bref, un simple geste. Puis il se leva et s’en alla. Retournant sur ses pas, il disparût de mon champ de vision. Je fus tenté de me lever pour voir si je pouvais l’apercevoir encore depuis les autres hublots, suivre son déplacement sur l’aile de l’avion mais je savais qu’il ne l’aurait pas souhaité, que ce regard échangé, ce salut bref était un accord tacite entre nous pour que cette rencontre s’arrête là.

J’ai sûrement dormi me direz-vous. La fatigue, les somnifères m’ont peut-être fait halluciner…Et bien je sais que non ! Au risque de passer pour un fou, un illuminé ou je ne sais quoi encore…Je pense très sincèrement Monsieur que je ne dormais pas et que ce que j’ai vu était bel et bien réel.»

Un long silence s’installa entre les deux hommes.

« Pouvez-vous m’en dire plus ? »

« Très honnêtement non, Monsieur. Mon histoire se finit là. Le reste du voyage importe peu. Je ne suis pas allé à cette réunion. J’ai quitté mon poste et la société qui m’employait. Peu de temps après j’ai repris cette ferme et suis venu vivre ici avec ma famille. Je dirai juste que je pense qu’il y a des choses qui nous dépassent, des choses qui ne s’expliquent pas. »

Le journaliste ferma brusquement son carnet.

« Savez-vous qu’une dizaine d’autres personnes ont vu cet homme dans des situations similaires à la vôtre ? »

« J’en ai entendu parler mais très honnêtement cela m’importe peu. Et je n’ai vraiment rien d’autre à ajouter. »

Le journaliste remercia l’homme et se leva. Au moment de quitter le salon, il aperçu un tableau accroché dans un angle. Sur la toile, un homme vêtu d’un costume noir et d’un chapeau melon se tenait devant un fond bleu. Une colombe blanche volait devant lui, cachant la quasi-totalité de son visage. Son hôte surprit le regard du journaliste.

« Il s’agit d’une copie d’un tableau de René Magritte intitulé  « L’homme au chapeau melon ». J’ai commencé à apprécier et à m’intéresser à Magritte peu de temps après l’expérience que je viens de vous raconter. Ce personnage en costume portant un chapeau melon et le ciel sont des thèmes qui reviennent souvent dans ses tableaux, un peu comme des obsessions. Savez-vous que René Magritte a également peint des tableaux dans lesquels une pluie de silhouettes d’hommes,portant tous des costumes et des chapeaux melons, tombe sur la ville ? »

Au moment de se séparer, pour la première fois l’homme sourit au journaliste.

« A croire qu’il y ait eu beaucoup plus qu’une dizaine de personnes qui ont vécu cette rencontre étrange… ».

D’un hochement bref de la tête il salua son invité puis ferma la porte.

 

L'homme au chapeau melon ou l'étrange rencontre

Magritte « L’homme au chapeau melon » 1964

Magritte « L’heureux donateur » 1966

Magritte « L’heureux donateur » 1966

Magritte « Le chef d’œuvre ou Les Mystères de l’Horizon » 1955

Magritte « Le chef d’œuvre ou Les Mystères de l’Horizon » 1955

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Toile

par L'écrivain masqué

publié dans Écritures , Peinture , René Margotton

Toile

Le temps s’est arrêté, les heures s’allongent et s’offrent à l’infini. Les arbres stagnent et s’ancrent dans l’air. Tout est pesant et pourtant si fluide.

Il y a en surface quelque chose qui frémi. Il y a la couleur qui bouge, se secoue, s’ébroue. Elle se fait musique, timide mélodie qui court et glisse sur l’espace plat, elle l’imbibe de son chant pour briser la pétrification des objets, les éveiller au désir de vie.

Il y a ce mouvement imperspectible qui se décuple, un craquement inaudible qui montre que la scission est faite, que l’état immobile du temps est trépassé. Dépassé l’ère de la momification des montagnes, des chemins, des arbres, les pierres et les maisons roulent, vibrent dans l’air. Tout devient mouvance.

Il y a les tons qui tonnent et d’autres qui leur répondent en échos, il y a tous les paysages alentour qui résonnent, un ruisseau quelque part qui chuchote en sourdine, des bruissements d’oiseaux qui se posent comme un voile, la nuit qui fait une percée et réveille le doré d’une lanterne invisible, les ombres qui miroitent, des lumières qui prennent corps et deviennent matière gourmande.

Il y a un vent qui se mêle à la terre, la soulève, la porte jusqu’aux nues. Il y a les éléments qui s’enlacent, s’élancent dans une danse qui se joue des dimensions. Douceur, fraicheur, parfums, couleurs, motifs font un tourbillon qui culmine avant de disparaître, consumé, aspiré, évanoui. Avant que tout se fige à nouveau dans le plat du tableau.

Il y a le spectateur qui glisse, qui sort du champ de l’image, aspiré vers une autre œuvre.

Et puis, il y en a un autre qui arrive, se poste juste devant le tableau. Ses yeux caressent la toile, la tâtonnent, l’interrogent.

Le mécanisme va-t-il se déclencher ? Tableau et spectateur vont-ils entrer en mouvement ? Toile et regard vont-ils s'imbriquer?

Il y a le tableau qui frémit. Cette fois c’est la montagne qui crépite. Elle lance une farandole de lumière comme des boules de feu qui éclatent, illuminent le paysage, réveillent les motifs.

Toile
Toile
Toile
Toile
Toile
Toile
Toile
Toile

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L'homme au chapeau melon ou l'étrange rencontre

par L'écrivain masqué

publié dans Écritures

« Pouvez-vous me dire précisément quand tout cela a commencé ?»

« Bien sûr. Je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant cela s’est produit il y a trois ans. Trois ans, quatre mois et six jours. Je venais d’être nommé directeur du marketing et je me rendais chez l’un de nos principaux clients pour la signature d’un contrat important. J’avais eu une semaine chargée et je comptais profiter de ces quelques heures d’avion pour récupérer et me reposer un peu.

J’avais pris des somnifères, une dose de cheval et pourtant impossible de fermer l’œil. Je me sentais à bout de nerfs. Il nous restait encore plus de quatre heures avant d’atterrir à Chicago. Je tentais de me concentrer sur le film qui passait, une comédie romantique sirupeuse à vomir, pour ne plus entendre mon voisin qui ronflait et le bruit des réacteurs. Le calme régnait dans l’avion, c’était comme si une espèce de chape de sommeil s’était abattue sur les voyageurs. Il y avait, vous savez, cette espèce d’atmosphère où le temps semble être suspendu ou tout est ralenti. Ma montre affichait quatorze heure, j’étais assis coté lucarne et pour la centième fois je regardais par le hublot l’aile énorme de l’avion, un Boeing 747, qui se déployait devant moi. Aucun nuage à l’horizon, le ciel était clair.

En bas, j’apercevais un petit bout de mer. Du bleu partout. Soudain il arriva. Je mis quelques instants avant de réaliser. De comprendre. Dehors, un homme marchait sur l’aile de l’avion ! Il s’avançait vers moi !

En costume noir, élégant, il portait un chapeau melon. Pas le moindre souffle de vent sur lui, pas un pli sur ses vêtements. Il s’assit face à moi, les pieds suspendus dans les airs, il observait le ciel. Je manquais de m’étouffer. Un son presque inaudible, atténué par la surprise sortit de ma bouche. Comme un râle, une inspiration ronflante, un « hhRRhh », le bruit que fait la glotte lorsqu’elle vibre très rapidement sous la poussée de l’air qui s’introduit brusquement dans la gorge. Tous les pores de ma peau réagirent violement. En un seul mouvement, comme un éclair de la racine de mes cheveux  en passant par l’échine et jusqu’aux moindres centimètres de ma peau, je sentis comme une multitude de petites aiguilles se planter dans mes pores, se dresser et tirer, tirer…

Le temps d’un nouveau « hhRRhh », mon cœur battait comme un tambour. L’homme tourna imperceptiblement la tête vers moi, je manquais de m’évanouir. Il y a, Monsieur croyez-moi, certains mouvements qui semblent durer une éternité et pourtant comme on voudrait que ces gestes s’éternisent encore pour ne jamais se finaliser ! C’est alors qu’il me regarda. Et vous me croirez ou non, même si je sais qu’il y a peu de chances que vous puissiez me croire, et bien à l’instant où son regard croisa le mien toutes mes peurs s’effacèrent. Je ne saurais vous dire Monsieur ce qu’il y avait dans son regard, je ne me souviens pas non plus de son visage, mais je sentis une paix infinie s’abattre sur moi.

L’homme me regarda et hocha la tête. Un salut bref, un simple geste. Puis il se leva et s’en alla. Retournant sur ses pas, il disparût de mon champ de vision. Je fus tenté de me lever pour voir si je pouvais l’apercevoir encore depuis les autres hublots, suivre son déplacement sur l’aile de l’avion mais je savais qu’il ne l’aurait pas souhaité, que ce regard échangé, ce salut bref était un accord tacite entre nous pour que cette rencontre s’arrête là.

J’ai sûrement dormi me direz-vous. La fatigue, les somnifères m’ont peut-être fait halluciner…Et bien je sais que non ! Au risque de passer pour un fou, un illuminé ou je ne sais quoi encore…Je pense très sincèrement Monsieur que je ne dormais pas et que ce que j’ai vu était bel et bien réel.»

Un long silence s’installa entre les deux hommes.

« Pouvez-vous m’en dire plus ? »

« Très honnêtement non, Monsieur. Mon histoire se finit là. Le reste du voyage importe peu. Je ne suis pas allé à cette réunion. J’ai quitté mon poste et la société qui m’employait. Peu de temps après j’ai repris cette ferme et suis venu vivre ici avec ma famille. Je dirai juste que je pense qu’il y a des choses qui nous dépassent, des choses qui ne s’expliquent pas. »

Le journaliste ferma brusquement son carnet.

« Savez-vous qu’une dizaine d’autres personnes ont vu cet homme dans des situations similaires à la vôtre ? »

« J’en ai entendu parler mais très honnêtement cela m’importe peu. Et je n’ai vraiment rien d’autre à ajouter. »

Le journaliste remercia l’homme et se leva. Au moment de quitter le salon, il aperçu un tableau accroché dans un angle. Sur la toile, un homme vêtu d’un costume noir et d’un chapeau melon se tenait devant un fond bleu. Une colombe blanche volait devant lui, cachant la quasi-totalité de son visage. Son hôte surprit le regard du journaliste.

« Il s’agit d’une copie d’un tableau de René Magritte intitulé  « L’homme au chapeau melon ». J’ai commencé à apprécier et à m’intéresser à Magritte peu de temps après l’expérience que je viens de vous raconter. Ce personnage en costume et le ciel sont des thèmes qui reviennent souvent dans ses tableaux, un peu comme des obsessions. Savez-vous que René Magritte a également peint plusieurs versions de tableaux dans lesquels une pluie de silhouettes d’hommes,portant tous des costumes et des chapeaux melons, tombe sur la ville ? »

Au moment de se séparer, pour la première fois l’homme sourit au journaliste.

« A croire qu’il y ait eu beaucoup plus qu’une dizaine de personnes qui ont vécu cette rencontre étrange… ».

D’un hochement bref de la tête il salua son invité puis ferma la porte.

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