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Articles avec charles juliet

Extrait

par L'écrivain masqué

publié dans Extrait , Littérature , Charles Juliet

Extrait

Trouver la source

            La source… Pour moi, il n’en est qu’une. Celle que je revois en esprit chaque fois que je lis ou entends ce mot. Je l’ai découverte un jour de mon enfance, et elle est devenue à jamais La Source, celle qui les symbolise toutes, celle dont il me suffit d’entendre en moi le murmure pour que ressurgissent les émotions qui m’ont envahi l’unique fois où je me suis tenu après d’elle.

         J’étais un berger et ma fonction n’avait rien de bien glorieux : il me fallait mener paître quelques vaches, les garder jusqu’à ce qu’elles eussent la panse pleine, puis les ramener à la ferme. Je me retrouvais parfois loin du village, en des lieux déserts, n’avais rien à lire, ne savais à quoi m’occuper. Les heures, les journées se traînaient, et je n’étais qu’un bloc de peur et d’ennui.

          Un des endroits où je redoutais particulièrement d’aller était situé au flanc d’une haute et vaste colline. Le pré très en pente sur lequel je devais maintenir mon maigre troupeau, occupait le fond d’une sorte de dépression que bordaient des bois sombres. Et au bas de ce pré commençait la forêt. Une forêt dense, compacte, emplie de ténèbres, qui dévalait jusqu’à je ne savais quels abysses, puis s’étendait sur toute une succession de basses collines où rôdaient d’innombrables menaces. Cette forêt m’effrayait. A tout instant pouvait surgir de ce mur végétal quelque fauve qui se jetterait sur moi, ou l’un de ces bûcherons italiens aux visages noirs de suie, aux allures louches de vagabonds faméliques. Ils hantaient ces solitudes pour préparer du charbon de bois et vivaient dans des huttes, tels des sauvages. Lorsqu’il m’arrivait de les croiser sur le chemin de terre étroit que j’empruntais pour me rendre en ce lieu, j’étais pris de tremblements et avais le plus grand mal à continuer de marcher.

          Ma terreur était à son comble quand je me trouvais plongé dans le brouillard. Je devais alors renoncer à tourner sans fin sur moi-même et ne pouvais plus balayer du regard l’espace qui m’entourait. Si on m’attaquait, je serais dans l’impossibilité de voir venir le danger et d’y faire face. Privé de cette arme qu’était mon regard, je ne savais plus comment contenir mon angoisse, devenais la proie des plus folles imaginations.

          Mais un jour…. J’avais entendu parler de trois hêtres tricentenaires dont on affirmait qu’ils étaient des merveilles de la nature. Troncs trapus, massifs – trois hommes avec leurs bras réussissaient tout juste à en faire le tour – et leur vaste, nombreuse, puissante ramure à travers laquelle il était vain de chercher à apercevoir le ciel. Un charpentier avait déclaré que, de sa vie, il n’avait rien vu d’aussi remarquable, qu’ils étaient encore plus beaux qu’une cathédrale. Impressionné par ces paroles, j’avais eu le désir d’aller une fois contempler ces arbres. Mais je dus attendre encore longtemps avant d’avoir le courage de mettre mon projet à exécution.

          Enfin, un après-midi, résolu à vaincre ma peur et mon ennui, je décide que je suis prêt pour la grande aventure. Je rassemble mes vaches au milieu du pré, et non sans remords, me résous à les abandonner.

       Gorge nouée, cœur battant, je m’approche à pas lents, écarte précautionneusement quelques branches, traverse un fourré, puis débouche en un endroit assez dégagé. Je m’arrête. Je viens de quitter la lumière d’un radieux jour d’été, et je dois attendre que mes yeux s’habituent à la pénombre. Il règne ici un profond silence, qui m’oppresse. Sur une hauteur d’une quinzaine de mètres, les fûts n’ont aucune branche et sont lisses comme des colonnes. Je songe à ce que doit être une cathédrale, et la pensée des hêtres me remet en mouvement.

          J’avance courbé, attentif à ne pas faire de bruit, à ne pas marcher sur du bois mort, à ne pas signaler ma présence à d’éventuels voleurs d’enfants. Je progresse d’une vingtaine de mètres, me plaque contre un tronc, promène lentement un regard circulaire autour de moi, puis repars. Il faut que je puisse m’enfuir avant qu’on m’aperçoive. La pente s’est accentuée, et pour franchir certains passages, je dois m’accrocher à des branches. Une odeur de terre humide se mêle à l’âcre odeur des buis.

          Je continue de descendre, tous mes sens à l’affût. J’ignore où se trouvent ces hêtres. Je sais seulement qu’ils s’élèvent à proximité d’un ravin. A tout instant, je me retourne. Pour voir si quelqu’un survient dans mon dos. Mais aussi, pour prendre les repères qui me guideront quand je remonterai. Je ne cesse de me répéter que les derniers loups ont été tués il y a bien longtemps, mais je ne puis chasser de mon esprit ces histoires entendues lorsque j’étais plus jeune, et qui ressuscitent les frayeurs dans lesquelles elles m’avaient alors plongé.

       Des ronces, des branches griffent mes jambes nues, je glisse, tombe sur un rocher, m’entaille profondément le genou, mais je me suis promis de ne pas renoncer.

          Je m’appuie à un tronc pour reprendre haleine, essuie le sang qui coule sur ma jambe. Un bruit ténu me parvient que je n’arrive pas à identifier. Je marche en sa direction, et je saisis très vite qu’il est celui d’une eau qui coule.

          Le sol est devenu spongieux. Avec une crainte qui bloque ma respiration, je traverse un épais fourré de framboisiers, suis l’arête d’un rocher qui affleure à peine, débouche dans une petite clairière. Avant de me risquer dans cet espace à découvert, j’examine attentivement les lieux, et aperçois cette eau qui brille dans la lumière du soleil. Une source !

          Je bois, lave la plaie de mon genou, m’assois. Ma tension se relâche. L’eau glisse sur une dalle aux bords couverts de mousse, tombe dans une petite vasque, puis s’échappe en écumant. Cette lumière retrouvée et le bruit de l’eau m’apaisent. Mon regard s’attarde longuement sur la source, erre sur les arbres, la clairière, sur ce sillon où l’eau court. Ma peur est tombée. Étrangement, il me vient la sensation qu’en ce lieu, je n’ai rien à craindre, et que même, la forêt me protège.

            Inverser mon regard et le plonger en moi-même…

            Sans fin me parcourir, m’explorer,

            chercher à découvrir ce que recèle ma nuit…

            Ecouter la voix…

            Obéir à une instance qui exige

            que je me dégage de mes particularités,

            gagne en moi un espace plus vaste,

            où règne une claire lumière,

            où j’échappe à la peur et l’angoisse,

            suis accordé à moi-même,

            ai la sensation de me confondre

            avec cette vie à l’intérieur de la vie

            qui n’a rien à redouter

            ni du temps ni de la mort…

         

          Ces processus, indissociables, n’en forment en réalité qu’un seul, et c’est ce processus qui est à l’œuvre dans l’écriture.

           L’être intérieur est cette forêt pleine de secrets, de mystères, de dangers, dans laquelle on ne s’aventure au début qu’avec une angoisse extrême.

            Peur d’abandonner ses repères

            et de s’aventurer en terre inconnue.

            Peur de se fourvoyer ou se perdre.

            Peur d’entreprendre une quête

            dont on ne peut prévoir l’issue.

            Peur de ce qu’on va découvrir.

            Peur d’avoir à se dessaisir

            de ce que l’on est, de ce que l’on a,

            de ce que l’on ambitionne d’être.

            Peur de s’enliser ou d’être condamné

            à une perpétuelle errance.

            Peur d’avoir à porter sur soi-même

            un regard qui ne ment plus.

            Peur de cet autre qui va naître…

           Nombreuses et toujours renaissantes sont les peurs qu’il faut surmonter pour se risquer à pénétrer dans la ténébreuse et redoutable forêt intérieure. Et rude est le combat. Cent fois on doute, se décourage, rebrousse chemin. Mais à chaque fois, le besoin de repartir est le plus fort.

        Ainsi a-t-on déjà effectué un certain parcours, connu la joie de faire des découvertes imprévues, n’ayant que peu de rapport avec ce qui avait été désiré ou entrevu. Progressivement, on comprend qu’il n’est rien dans cette forêt qui doive nous effrayer. Qu’au contraire, elle a à nous offrir maintes beautés insoupçonnées qui changeront le regard que nous posons sur nous-même et sur la vie.

          Un jour, alors qu’on n’avait plus espoir de la trouver, la source est là, au bout du sentier. La voix parle clair. La semi-obscurité a fait place au jour. L’être sait de toute certitude qu’il a vaincu la peur. Qu’il n’a plus à chercher. Qu’à l’avenir, il lui faudra simplement se montrer vigilant, demeurer lucide, ne plus s’écarter de ce point d’eau dont il reçoit la vie. Pourtant, contre toute attente, trahissant le meilleur, oubliant sa soif, il ne pourra éviter de s’éloigner, s’égarer, perdre de vue ce qu’à l’intime de sa recherche il nomme la merveille.

        Mais il ne saurait oublier qu’il a pu une fois étancher sa soif. Faire halte en un lieu de lumière, de consentement et de paix. Et pour le retrouver, il se met à nouveau en chemin. »

 

Charles Juliet, Trouver la source, Paroles d’Aube p.53-58 (2ème édition 1993)

 

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