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Ces hommes qui marchent

par L'écrivain masqué

Je suis de ces vieilles maisons qui ont le parquet qui grince, qui vous font la conversation pendant que vous cheminez de pièces en pièces, vaquant à vos occupations.

Je suis de ces maisons à parquet, non pas de ces maisons à carrelage, ces maisons à moquette, ces maisons aux sols recouverts de lino. Je suis de celles qui ont le privilège de vous offrir un véritable échange avec le bois qui craque. Avec la latte qui atteste de votre présence et vous accompagne de sa voix. A grand bruit, petits grincements, timides couinements ou carrément avec de sourds grognements. Certains parquets musiciens vont même jusqu’à mimer les accents enroués du violon.

 

Ecoutez ! Ecoutez donc ! Ce dialogue est la confession de passages répétés, l’évocation tacite de toutes ces présences passées qui ont contribué à travailler la planche. Grâce à des arrêts renouvelés à des points stratégiques : au pas d’une porte, devant une fenêtre, dans le coin douillet d’une pièce, sur le sillon traversant d’un couloir. Le poids répété des corps, aussi efficace que la morsure des vagues sur les falaises, a travaillé le bois à tel point qu’il s’est mis à chanter le blues du vieux parquet. Car les vieux planchers sont comme une coque zébrée en peau de bois, comme les planches d’un navire qui grincent sous la pression de l’eau et la force des courants, comme des branches rebelles qui craquent en ployant sous la course du vent. N’est-ce pas d’ailleurs ce que vous êtes ? Des courants d’air plus ou moins envahissants qui glissent sur nos panneaux de bois, sur nos puzzles en tiges rectangulaires savamment emboités ?

 

Nos vieux parquets signifient la présence des hommes qui marchent. Ils accompagnent leurs passages, leurs allées et venues dans nos entrailles et nous, les vieilles maisons, nous nous faisons tanières d’oiseaux migrateurs.

Nous sommes habitées par de vieux planchers, ces charpentes successives qui rythment nos étages avec parfois de vieux escaliers de bois, fiers de leur rôle de passeurs (souvent en colimaçon ou entourés de cannes en fers aux arabesques sculptées), avec des marches qui crient sciemment leur mécontentement et leur indignation lorsque vos pas, aussi légers qu’ils soient, osent les  réveiller. Des planches de bois qui, malgré les onguents et les embaumements, craquent comme de vieux os.

 

Oui, je suis de ces vieilles maisons qui ont leurs planchers qui craquent, ces bavards aux sonorités aussi riches qu’un piano. Quand on y pense, ces planches sont un prélude à vos cercueils de bois mais en beaucoup plus sympathiques car je ne crois pas que ce bois-là chante, ou alors peut-être de longues berceuses pour des hôtes qui ne marchent plus.

 

Car sachez-le c’est cela, le parquet qui craque, ça chante la présence des vivants, ça scande leurs pas, ça célèbre le mouvement et la vie.

 

C’est cela et tellement plus encore. Un tapis végétal, fibreux, lisse, nervuré, marbré de rainures, avec de faux airs d’écaille, des dégradés de couleurs chaudes, des tâches mystérieuses, quelques rayures.

 

Et une voix qui rappelle, pour ceux qui savent l’entendre, celle des forêts.

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Nyméleria 30/09/2014 18:28

Le texte est magnifique!

Lécrivainmasqué 30/09/2014 19:24

Un grand merci Nyméleria!

Cécile-Natacha Carle-Bezsonoff 03/09/2014 18:52

J'aime beaucoup votre texte, je suis de celles qui écoutent les parquets chanter... ( j'ai publié récemment une petite Danse du parquet... ;) )Merci à vous écrivain masqué!

Lécrivainmasqué 04/09/2014 08:58

Merci beaucoup Cécile-Natacha! Ces belles planches peuvent être une mine d'inspiration (elles en auraient des choses à dire!) et je sais que nous partageons le même amour pour les arbres. Je vous souhaite une belle rentrée et vous dis à bientôt.

Aimedjee 28/08/2014 20:19

Les vieilles planches qui gémissent sous les pas de nos corps... Mais oui, dans ma vieille maison, il y a toujours les parquets vermoulus et marqués !
Quel beau texte, tu as écrit là, l'Ecrivain masqué... ces bouts de bois pleins d'âmes que nous piétinons sans crier gare... Merci à toi et continue de nous enchanter... Je t'embrasse...

L'écrivain masqué 29/08/2014 17:18

Ma chère Aimedjee, je te remercie de ton passage ici.
Pour moi qui aime tant marcher pieds nus, le parquet est un vrai bonheur, je ne pouvais que tendre l'oreille et parler de ces craquements qui donnent aux vieux bâtiments une atmosphère sonore si particulière.
Au plaisir de découvrir tes billets emplis des bonnes énergies de la rentrée!