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Traversée.

par L'écrivain masqué

7h : Astrid Armorique ferme le portillon de sa villa et se dirige en marche rapide vers la rue d’en face.

La nuit coule encore partout, elle charrie le chant des oiseaux et l’humidité de l’air. Particulièrement acrimonieux, le froid attaque Astrid, lui pique le visage, les yeux, les mains. Elle remonte le col de son blouson. Une petite fumée se dessine au bord de ses lèvres à chaque expiration. Ses cheveux gris noués en queue de cheval bien plantée sur le sommet du crâne et son pas assuré montrent sa détermination. Basquet et caleçon noir, coupe-vent marine, sa silhouette sombre se détache par intermittence sous l’ombre des marronniers qui scandent l’ « Impasse des Lilas ». Dès qu'elle traverse cette rue, un agacement la tourmente, elle ressent une sourde incompréhension pour ce nom, alors qu’aucun lilas n’a jamais justifié cette appellation. Il faudra d’ailleurs qu’elle en touche deux mots au maire du village, même si elle sait qu’elle n’aura pour toute réponse qu’un haussement d’épaule et un mouvement d’yeux au ciel. Diantre, elle n’a jamais aimé cet abruti !

Les réverbères clignotent puis s’éteignent les uns après les autres, laissant place à une brume épaisse qui s’empresse de voiler la rue déserte.

7h05 : Astrid contrôle son rythme, elle se dirige à petite foulée vers les trottoirs éclairés par les néons des boutiques. Des nuages sombres plombent un ciel déjà chargé de nuances gris acier et indigo. Une rixe a éclaté entre deux clans de mouettes et leurs cris véhéments déchirent le silence. Astrid hume l’atmosphère et savoure des yeux le théâtre dans lequel elle progresse. Elle s’impose une respiration en deux temps. Inspirer: un, deux. Expirer: un, deux. Un, deux. Un, deux. L’air lui glace les bronches donnant un véritable coup de fouet à tout son corps. Astrid se réjouit, ça y est la machine est en route, elle pourra bientôt accélérer.

La boulangerie « Tartetatin » du couple Gérard diffuse des effluves de croissants et de pains au chocolat. Un peu plus loin c’est l’odeur de gros sel et de marée qui annonce la poissonnerie du village.

« Bonjour Madame Armorique !»

Astrid salue d’un mouvement de tête Alphonse Baudet et son fils Bertrand occupés à décharger leur marchandise hors d’un camion frigorifique. Ils sont bien sympathiques ces deux-là, mais il faut quand même avouer que le fils n’est pas une flèche. Elle dépasse les caisses blanches qui jonchent le sol avec leur chargement argentés, puis tourne à droite.

Astrid croise le regard de Martine Gombert, la fleuriste, alors que celle-ci dispose des glaïeuls dans de grands vases. Les deux femmes se toisent allègrement. Astrid expire fortement l’air ainsi qu’un « Vieille bique ! » incisif. Un « Morue ! » s’élève en écho alors qu’elle s’apprête à remonter la rue principale. Un léger sourire étire ses lèvres, voilà un début de journée comme elle les aime. D’ailleurs ses matinées ressemblent à un film dont elle rejoue quotidiennement les scènes depuis qu’elle trouve enfin le temps de démarrer ses journées avec son sport favori.

Des voitures, aux phares affaiblis par la brume, traînent lentement leurs carcasses comme de gros animaux dociles. Le village s’éveille peu à peu, des volets s’ouvrent, des fenêtres s’éclairent. Quelques silhouettes émergent un bref instant avant d’être avalées par la brume possessive et jalouse. Des sons diffus, déformés, flottent : les murmures de voix étouffées, les bruits de moteurs qui démarrent, les portes qui claquent.

Astrid court, se fraye un chemin, se laisse porter, glisser dans l’air cotonneux. Elle plonge dans l’enveloppe humide et froide, se glisse dans l’haleine blanchâtre qui persiste à étendre son voile sur le petit village. Elle a l’impression qu’une partie du ciel avec ses nuages leur sont tombés sur la tête et qu’ils devront désormais habiter dans ce bout de ciel chaviré sur terre. Pourtant dans quelques heures l’air marin soufflera et dispersera les particules de brume.

Elle transforme ses petites foulées en course rapide, l’air frais ingéré dans ses poumons et les embruns glacés la dynamisent. Elle passe par une rue étroite, le brouillard y est particulièrement épais mais elle ne ralentit pas l’allure pour autant. Elle pourrait presque courir les yeux fermés, sa trajectoire est imprimée dans sa mémoire, ici c’est son territoire. Ce n’est pas un voile éphémère qui va rivaliser avec cinquante-neuf années passées au village ! Son jogging cela fait trente ans qu’elle le pratique et ce n’est pas une petite brume qui va lui gâcher son plaisir ! Par défit contre l’envahisseuse elle délie ses pas, accentue l’impulsion sur ses jambes et s’offre une dernière accélération avant de rentrer.

7h : Astrid remonte l’allée encore baignée de nuit. La brume est une fois de plus au rendez-vous, à croire que le village a droit à un abonnement illimité. Un petit vent glacé souffle dans les branches des marronniers. Décidément, elle déteste la silhouette lugubre de ces arbres. Astrid s’apprête à se lancer dans la rue à petite foulée lorsqu’elle s’interrompt brusquement. Elle ressent une impression étrange. Un poids sur les épaules, une imperspectible fatigue, oui c’est cela, une lassitude pesante semble l’habiter. Elle marche lentement. L’ « Impasse des Lilas » se dessine le long des réverbères qui n’éclairent plus grand-chose.

Tiens, et si…Astrid esquisse un sourire… et si elle plantait des lilas dans son jardin ? Grâce à elle les choses rentrerait dans l’ordre, ce fichu nom gagnerait en logique, de surcroît sa maison deviendrait la vedette de l’impasse. Ce serait un joli pied de nez à ce bon à rien de maire, cette fiente de mouette!

De plus, elle a toujours adoré les lilas. Leur parfum, leur forme à dimension humaine et puis leurs fleurs qui éclatent en grappes exubérantes tout en restant d’une finesse remarquable…oui, c’est décidé elle plantera plusieurs lilas. Et si…mais oui…elle poussera même jusqu’à aller commander ses lilas chez Martine... tiens alors là, elle en fera une tête ! Et puis, du même coup, elle enterrera la hache de guerre.

Astrid se lance doucement, à toute petite foulée. Son Pierre est partit depuis longtemps maintenant, elle peut bien lui pardonner à la Martine de l’avoir séduit. Et puis cette aventure a été de courte durée, il lui est revenu, choisissant de rester auprès d’elle jusqu’à la fin de sa vie. Il faut dire qu’elle n’a pas toujours été facile à vivre, elle lui a mené la vie dure ! Ses lèvres s’étirent, ses foulées s’allongent.

Astrid répond d’un geste de la main au salut des Baudet père et fils, puis traverse la route. La pauvre Martine n’a jamais eu de chance avec les hommes. En plus, il a fallu qu’elle s’entiche de ce coq de Marcel.

Tiens, justement la voilà qui sort ses gerbes de fleurs et les disposent devant sa vitrine…il n’y a pas à dire, c’est une travailleuse la Martine, courageuse avec ça ! Astrid passe devant elle et glisse distinctement « Bonne journée Martine, bonjour à Monsieur le Maire ! ». L’autre femme a grommelé quelque chose mais Astrid n’a pu discerner quoi.

Elle a par contre bien vu l’expression ahurie de la bougresse. Un petit sentiment de joie commençait à briller en elle. Demain, elle lui passera commande, peut-être même qu’elle lui apportera une de ces bonnes bouteilles que son Pierre collectionnait dans sa cave. Ça leur fera le plus grand bien de goûter à un grand cru au couple Gombert ! Mourront moins bêtes !

Astrid eut une irrépressible envie de rire. Au lieu de ça, elle allongea ses foulées. Elle se sentait à présent si légère. Au point d’être capable de s’envoler, de courir sur la brume qui se ferait nuage. Le brouillard s’opacifia autour d’elle, la happa avec volupté. Décidément cette matinée était surprenante et ce n’était pas pour lui déplaire.

Un téléphone sonne. Eloïse Armorique décroche et retient sa respiration.

«Mademoiselle Armorique ?

«Oui ?»

«C’est le docteur Pringent, je vous appelle au sujet de votre mère…»

Sa mère avait glissé, sur une branche, peut-être même sur un des nombreux marrons qui jonchaient le sol en cette saison. Elle était tombée sur le bord de la route, à deux pas de chez elle. La voiture qui passait au même moment l’avait percuté de plein fouet. Le véhicule ne roulait pas vite mais sa tête avait heurté le coin du trottoir, ce qui avait aggravé les conséquences de l’accident. A croire que le sort s’était acharné sur sa mère. Pourquoi celle-ci s’était-elle obstinée à faire son jogging alors qu’un épais brouillard bouchait toute visibilité ? C’était devenu sa marotte, courir deux fois par semaine qu’importe le temps.

Elle était restée plus d’un mois dans le coma. Le diagnostic avait été alarmant et les pronostics des médecins s’étaient révélés de plus en plus pessimistes. Eloïse s’attendait toutefois à ce que sa mère se réveille, invective les infirmières et reprenne son sempiternel flot de jérémiades.

« Mais qu’est-ce qu’il fout cet incapable de Maire, même pas foutu de faire nettoyer les trottoirs ! On ne paie pas des impôts locaux pour s’esquinter la tête en glissant sur des marrons ! Je vais lui faire un procès à cet idiot, oh que oui, et je te garantis qu’il va le sentir passer ! Et puis...vous! Oui! Vous! Vous allez m'apporter un oreiller digne de ce nom, je ne dors pas sur la carcasse d'un vieux cheval!». Mais sa mère ne s’était jamais réveillée.

Eloïse avait repoussé l’échéance au maximum mais il fallait qu’elle retourne dans la maison de sa mère. Sa voiture s’engageait dans l’« Impasse des Marronniers ». Elle frissonna en pensant à cette dernière traversée dont l’issue se révéla fatale.

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Canis Lups 13/04/2014 15:52

La fin est assez inattendue, j'aime beaucoup votre style d'écriture.

Lécrivainmasqué 13/04/2014 21:14

Merci beaucoup Canis Lups!

Gwenangel 01/04/2014 19:02

Beau texte qui, par moments, m'a bien fait rire.

Il est reconnu que le Pardon libère de la prison dans laquelle on s'est enfermé (par orgueil, par dolorisme parfois) ! le symptôme de la rancune, tenace pour de vieilles histoires, certes douloureuses, est la manifestation du POISON ! et il faut absolument s'en affranchir au plus tôt... Astrid a passé ce cap, malheureusement juste avant de "partir" vers d'autres horizons ! mais, elle est partie en paix, et, on ne peut qu'exhorter ce processus de réconciliation, avant de quitter notre "vaisseau" en totale concorde :-)

Espérons donc qu'Eloïse ne harcèlera pas "ce bon à rien de maire, cette fiente de mouette!" !!!!

Bon dieu, vous avez de ces expressions ! lollll

lécrivainmasqué 01/04/2014 22:44

Merci Gwenangel! ;-)