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Aspiration.

par L'écrivain masqué

Lorsque je sortais de l’école, une fois en âge de rentrer seul, je savourais mes premiers pas solitaires parmi des inconnus, comme un avant-goût de liberté.

Devenir autonome, marcher à mon propre rythme, seul, dehors, malgré la nuit tombante.

J’aimais particulièrement les soirs d’hiver avec leurs nuits précoces, ces nuits serties d’une ribambelle de lueurs multicolores qui illuminaient la ville : réverbères, néons, enseignes lumineuses formaient un collier scintillant qui courait le long des rues. Il me semblait ressentir une énergie nouvelle, mon être, d’abord intimidé devant cet inconnu, ce monde qui possédait son propre mouvement, sa propre vie, mon être commençait à se déployer, à se délester des carcans de l’enfance. Mes yeux s’ouvraient, j’observais différemment ce monde. J’avais envie de le marquer de mes pas, de mes premiers repères dessinés en solitaire, de m’approprier peu à peu un bout de terrain, de grignoter d’abord les trottoirs de ma ville puis, un jour, partir à la rencontre de ce monde si vaste. Oui, un jour, qui sait, je ferai partie des premiers à poser le pied sur des terres encore inexplorées, le premier à sonder les profondeurs mystérieuses de l’océan, je serai l’un de ceux qui partent à la conquête de recoins sauvages, j’irai peut-être même à la découverte d’autres planètes.

Oui, j’aimais cette marche solitaire, ces premiers pas vers l’inconnu.

J’aimais beaucoup moins une partie du chemin que j’avais à parcourir : le moment où je devais passer devant le cimetière de mon quartier. Par on ne sait quelle synchronisation avec le lieu, les lampadaires longeant la rue étaient toujours en panne. Là, quelques rares voitures passaient au ralenti, leurs phares jetaient des trouées de lampe torche. J’essayais alors de respirer le plus silencieusement possible pour ne pas troubler le repos de ceux qui dorment d’un sommeil éternel. Et puis, il valait mieux être prudent afin de ne surtout pas croiser l’exception à la règle : un mort en éveil.

J’avais vu dans des livres des clichés de fantômes, des êtres dont la luminosité saumâtres habitait la photo, une présence aussi dérangeante qu’un mauvais rêve qui s’attarde. Des frissons couraient sur mon dos alors que mes yeux creusaient l’image à la recherche d’un indice pouvant expliquer le phénomène. Je retardais le moment de lire la légende qui attesterait qu’il s’agissait bien là d’un invité inopportun, car ne faisant plus partie du clan des vivants, ce qui viendrait m’asséner le frisson ultime.

Au moment de passer devant le portail monumental ouvert sur le cimetière, je feignais de ne pas remarquer cette invitation béante, surtout ne pas tourner la tête, ne pas risquer de voir d’autres lueurs, de celles qui sont inexplicables et oh combien effrayantes.

Quelques mètres plus loin, je savourais l’air à grande goulée, je pouvais ralentir l’allure. Quel nigaud j’étais ! Je ne craignais rien, tout le monde savait que les fantômes n’existent pas ! Demain, je tournerai la tête, je jetterai juste un petit coup d’œil. Je franchirai même ce portail et regarderai bien en face ! Oui, demain, je me comporterai comme un homme.

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Babou* 07/05/2014 13:46

Inspirer... expirer...
Tu as aspirer dans tes mots la lectrice que je suis...

Lécrivainmasqué 07/05/2014 18:57

Merci Babou* :)

Parisianne 30/04/2014 13:54

Belle inspiration trouvées dans les peurs d'enfants, quelle aspiration que celle de devenir un homme :)
J'aime particulièrement "les nuits serties d'une ribambelle de lueurs multicolores". Merci de cette promenade nocturne.
Anne

Lécrivainmasqué 30/04/2014 15:39

Merci Anne :)

Mireille 26/04/2014 15:53

Inspiration, aspiration....expiration respiration!

lécrivainmasqué 26/04/2014 16:06

C'est vrai! Après les histoires de jogging, d'inspiration, voici l'aspiration! Mais que veut me dire mon inconscient? Serais-je à la recherche d'un nouveau souffle?! :D
En attendant, dès lundi Yoga! Merci Mireille.