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Dérive (partie 3).

par L'écrivain masqué

« Je ne comprends pas. Ce n’est plus le même. Il y a quelque chose qui cloche. »

Elodie fronce les sourcils et regarde son amie assise face à elle. Anne a attrapé une tranche de pain, elle en déchire la mie blanche et la fait rouler entre ses doigts. Des petites boules se forment, s’alignent entre son verre et son assiette. Le serveur arrive et dépose les plats commandés par les deux femmes. Après un « bon appétit » lancé expressément, il court accueillir de nouveaux arrivants. La salle de cette brasserie parisienne est pleine, c’est l’heure de pointe, le brouhaha des conversations est rythmé par le joyeux cliquetis des couverts.

« Allez manges ma belle » dit Anne. « Arrêtes de te tracasser, tous les couples ont de mauvaises passes. »

Elodie secoue la tête.

« Peut-être qu’il me trompe.»

Anne se met à rire. Puis elle change de sujet, tente de dérider son amie en se lançant dans le récit des amours rocambolesques d’une de ses collègues de travail.

Au moment de l’addition Anne stoppe la main d’Elodie qui se dirige vers la note.

« C’est pour moi, je t’invite. »

« Merci. Cela m’a fait du bien de te voir, je me sens mieux. Je me suis tellement torturé l’esprit ces derniers temps par rapport au comportement de  Stéphane.»

« Ne t’inquiètes pas pour ton mari. Tu es sa petite poule en sucre, ça va s’arranger ! »

Elodie trésaille. Elle articule difficilement :

« Qu’est-ce-que tu as dit ? »

Anne pose machinalement sa carte bleue sur le plateau où est posée l’addition.

« Je suis sûre que cela va s’arranger ! »

« Non, avant…je suis sa quoi ?! »

Le sang d’Elodie se glace. Elle est certaine de ne pas avoir divulgué à Anne ce surnom qu’utilise Stéphane dans leur intimité.

C’était venu d’un jeu commun, dès le début de leur union, tous les deux se moquaient de  ces qualificatifs affectueux et ridicules utilisés par tant de couples mais jamais Elodie n’avait confié ce surnom à son amie, c’était du domaine de l’intime, du jardin secret de deux amants.

La voix d’Anne hésite, ses yeux sont rivés sur la table.

« Avant ? Je ne sais pas… »

Elodie la regarde. Rapidement un film se déroule sous ses yeux. Elle revoit en accéléré les comportements de son mari et de sa meilleure amie et elle comprend l’évidence de la situation. Les zones d’ombres qui peuplaient ses interrogations deviennent soudain limpides.

« Ecoutes, Elodie, je… »

« Tais-toi ! » Le regard et la voix d’Elodie sont devenus durs. Elle se lève et quitte la table, tête baissée alors que les larmes coulent. Le coup porté est lourd : double peine pour une double trahison.

 

 

Plusieurs dizaines de minutes plus tard, Elodie est immobile au volant de sa voiture. Colère, rage, incompréhension, douleur, désespoir l’ont habités successivement. La « petite poule en sucre » se sent comme une bécasse bafouée, une oie gavée de mensonges, une dinde farcie de faux semblants, abasourdie par la banalité et le sordide de la situation. Cette double trahison lui a infligé une blessure béante et profonde.

Elle attrape son téléphone, appuie sur une touche.

« Oui ? » Au son de la voix de Stéphane, Elodie comprend qu’il sait déjà.

Elle articule clairement et le plus froidement possible :

« C’est fini, je veux divorcer. Rapidement. »

Un silence lui répond. Elodie répète :

« Je veux divorcer, tu m’entends ? »

« Oui. »

Elle raccroche.

 

Deux enveloppes se sont épousées.

Deux enveloppes se rejettent, s’émancipent et partent à la dérive.

Deux « oui » qui ont ponctué une histoire.

 

 

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