Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Scène de rue :

par L'écrivain masqué

D’abord une voix.

Criarde, nasillarde. Une voix sans sexe. Une voix aux sons violents qui agresse l’oreille.

Une violence de sons qui étouffe les mots, les désagrègent.

Puis une silhouette marchant au bord de la route.

Une femme avance tête nue. Silhouette épaisse, grise, marron, détrempée, délavée. Elle apostrophe les passants qui marchent sur le trottoir et les voitures qui l’évitent. Elle longe le caniveau, fil directeur de ses pas. Elle marche entre le trottoir et la route. Des gens s’arrêtent et l’observent. Certains rient, d’autres poursuivent leur chemin, d’autres regardent ailleurs et accélèrent le pas. Une ou deux voitures klaxonnent.

La femme avance en criant. Elle parle en criant. Elle vocifère en criant.

Elle utilise des mots en français, des ébauches de phrases, elle clame des réponses à un interlocuteur invisible. Ses mots hachés, mêlés à ses cris créent un autre langage.

La femme progresse les pieds dans le caniveau et ses mains balayent l’air avec des gestes saccadés. Elle suit la route à contre sens, la tête projetée vers l’avant. La femme se tire, elle se hisse, amarrée à ses cris. Sa peau est couverte de rides, de creux, de saletés, de cheveux. Son visage porte une expression étrange. Les yeux de la femme regardent par-delà l’horizon, perçants, accrochés à d’autres rives.

Les mains frappent, menacent, fendent l’air. La bouche béante bouge. Sons aigus, sons gutturaux, sons stridents. La voix crie, la voix se dresse, la voix blesse l’oreille.

La femme passe et s’éloigne traînant un halo sonore qui glisse derrière elle, un écho de sons qui résonnent. Sa voix porte encore au loin.

 

« Si c’est pas malheureux » dit une dame qui s’est arrêtée, caddy en main pour regarder passer la femme.

« Elle va finir par se faire écraser » ajoute une autre passante.

« Et personne ne fait rien » lui répond la première.

Un hochement de tête, un dernier regard et elles se séparent.

 

Sur la route, un flot continu de voitures ponctué de quelques vélos, coule rythmé par les feux de circulation. Les passants vont et viennent par vagues, certains crachés par les bouches de métro.

La rue a retrouvé ses bruits habituels, la vie poursuit son court.

Commenter cet article