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Impressions citadines.

par L'écrivain masqué

Confortablement installée dans mon salon, ce que je vois est une fable par-delà les murs.

De longues canalisations de cheminées grimpent sur les toits gris. Ce sont les tuyaux d’orgues aphones qui crachent des notes de fumées aux nuances cendrées. C’est l’âme des âtres des foyers qui s’envole, prestement attirée par le ciel.

Là-haut, peut-être voguent encore les haleines froides des hommes. Celles exhumées par les corps délaissés par la vie, portant les parfums de leurs souffles et la mémoire de leurs actes.

Là dansent des mouettes criardes qui donnent à la capitale de faux air de ville maritime. Faut-il que leur pilote automatique interne est été mis à mal pour qu’elles s’éloignent tant des berges iodées, pour venir humer la pollution de notre air ? Où sont-elles des éclaireurs, missionnées par leurs sœurs pour explorer ce monde aux cimes étranges, cette mer humaine et bétonnée ?

Soudain, un grondement profond se hisse du tréfonds de la terre et se révèle en vibrations qui font tressauter imperceptiblement le plancher, les murs et les meubles. Ça roule, ça se glisse en dedans des canaux creusés par les hommes. Métro, RER, dragons dociles des profondeurs tonitruent là-dessous, sous nos pieds, sous nos vies, rythmant les minutes de nos existences parisiennes. Ils portent les voyageurs agglutinés sur leurs dos hérissés de fauteuils, leur permettant de traverser l’espace. Une véritable victoire sur l’espace et sur le temps pour nous, hommes citadins, guerriers du quotidien.

Au-dessus de ma tête résonne le glouglou joyeux de l’urine de mon voisin du dessus. Elle chante en bulles crépitantes l’heureuse rencontre avec l’eau plus ou moins claire des toilettes. Les nouvelles épousées partent dans un grand roulement de chasse d’eau vers un avenir purificateur.

Je vois dans un coin de ma fenêtre l’un de mes voisins d’en face, silhouette nue derrière le faible brouillard de sa vitre. Il savonne frénétiquement son long corps, se penche, concentré sur une partie en particulier qu’il lave avec minutie puis repart en grands gestes en shampouinant sa tête. Ses cheveux sont cachés par une couronne de mousse blanche, tout comme le bas de son corps coupé à mi-hauteur par l’encadrement de sa fenêtre.

Il en va de même pour différents moments de vie : les fêtes plus ou moins arrosées qui parfois s’éteignent au petit matin, les jouissances aux râles plus ou moins stridents parfois accompagnés d’à coup vigoureux contre les murs ou les plafonds, les disputes aux crises plus ou moins virulentes, les odeurs plus ou moins intrusives, les éclats de voix, de rires qui ponctuent le temps qui passe.

Il est étrange de partager ainsi l’intimité d’un voisinage que l’on ne connaît pas. C’est la magie de la ville, elle nous rappelle à l’ordre lorsqu’on a, l’espace d’un instant, l’impression d’être unique. Elle nous renvoie notre propre existence en échos infinis grâce à la proximité de ces autres, cette multitude d’autres. Elle apprend l’humilité à l’individu en lui signifiant sa pluralité. En le noyant dans la masse.

C’est peut-être cette curiosité qu’observent les mouettes, jusqu’où sont capables d’aller les hommes ? Étendre, creuser, s’approprier l’espace, grignoter la terre jusqu’à la mer.

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